L’économie sociale et solidaire représente environ 10 % du PIB français et emploie 2,4 millions de salariés. Dans ce secteur structuré autour des associations, coopératives et mutuelles, une génération montante d’entrepreneurs tente de renouveler les modèles. Les jeunes entrepreneurs qui s’engagent dans l’ESS portent des projets hybrides, entre logique de marché et finalité sociale, dans un contexte où la stratégie nationale fixe des objectifs ambitieux pour la prochaine décennie.
Reprises en coopérative : l’objectif qui change la donne pour les jeunes entrepreneurs ESS
Les concurrents parlent beaucoup de création d’entreprise sociale. Ils abordent rarement la question de la reprise, qui constitue pourtant le levier le plus concret de la stratégie nationale de l’ESS présentée en 2024 et détaillée en 2026.
Le constat de départ est net : 74 reprises d’entreprises sous forme coopérative en 2024. L’objectif fixé par cette stratégie est de passer à 1 000 reprises en 2030, puis 5 000 en 2035. Un tel saut suppose mécaniquement l’arrivée massive de nouveaux dirigeants, et donc de jeunes entrepreneurs formés à la gouvernance coopérative (Scop, Scic).

Ce volet « reprise » est structurant parce qu’il ne s’agit pas de lancer un projet à partir de zéro. Il faut identifier une entreprise classique dont le dirigeant part à la retraite, convaincre les salariés, monter un tour de table financier compatible avec le modèle coopératif. Les compétences requises sont autant juridiques que relationnelles.
Pour les jeunes qui entrent dans l’ESS par cette porte, le parcours diffère radicalement de celui du créateur d’association. Ils héritent d’un chiffre d’affaires, d’une équipe, de contrats en cours. La difficulté réside dans la transformation de la gouvernance sans casser l’activité existante.
Sous-représentation des moins de 30 ans dans l’ESS : un frein structurel
Les données disponibles dessinent un paradoxe. Les jeunes expriment massivement leur recherche de sens au travail, mais seuls 17 % des salariés de l’ESS ont moins de 30 ans, contre 23 % dans l’économie classique (Atlas commenté de l’ESS, édition 2023). Côté gouvernance bénévole, la situation est encore plus marquée : 4 % des présidents d’associations ont moins de 30 ans.
Plusieurs facteurs expliquent ce décalage. Les niveaux de rémunération dans le secteur associatif et les structures d’utilité sociale restent inférieurs à ceux du privé lucratif. Pour un jeune diplômé endetté ou confronté au coût du logement, l’écart salarial pèse dans la décision, même quand le projet a du sens.
La question de la précarité des contrats joue aussi. Une partie des emplois ESS repose sur des financements publics fléchés, avec des contrats courts ou des postes liés à des subventions annuelles. Ce manque de visibilité à moyen terme freine l’engagement durable de profils jeunes qui cherchent un minimum de stabilité pour construire un parcours.
Un déficit de visibilité des métiers ESS auprès des étudiants
Les formations supérieures intègrent de plus en plus l’entrepreneuriat social dans leurs cursus, mais les débouchés concrets dans l’ESS restent mal identifiés par les étudiants. La diversité des structures (mutuelles, fondations, entreprises d’insertion, Scop) crée une complexité statutaire qui décourage ceux qui ne maîtrisent pas le cadre juridique.
Micro-entrepreneuriat et ESS : frontière floue, dynamique réelle
La France comptait 667 000 créateurs accompagnés par l’Urssaf en 2025, un chiffre porté en grande partie par le statut de micro-entrepreneur. Parmi ces créateurs, une fraction croissante développe des activités à vocation sociale ou solidaire sans nécessairement passer par les structures traditionnelles de l’ESS.
Ce phénomène brouille les catégories. Un jeune qui lance une activité de conseil en transition écologique sous statut auto-entrepreneur ne figure dans aucune statistique ESS, même si son activité répond à une finalité d’intérêt général. La loi de 2014 relative à l’ESS a ouvert la porte aux sociétés commerciales qui respectent certaines conditions (lucrativité limitée, gouvernance participative), mais le parcours administratif pour obtenir l’agrément ESUS reste complexe.
- Le statut de micro-entrepreneur attire par sa simplicité, mais il ne permet pas de structurer une gouvernance démocratique, principe fondateur de l’ESS
- L’agrément ESUS (Entreprise solidaire d’utilité sociale) ouvre l’accès à des financements fléchés, notamment via la finance solidaire, dont les investissements atteignaient 683 millions d’euros en 2023
- Les incubateurs spécialisés ESS se multiplient dans les métropoles, mais leur couverture reste inégale en zones rurales, là où l’ESS représente pourtant 18 % de l’emploi privé

Stratégie nationale ESS 2030-2035 : ce que les objectifs chiffrés impliquent
La stratégie nationale vise à faire passer la part de l’ESS dans l’emploi privé de 13,7 % en 2022 à 15 % en 2030, puis 16,5 % en 2035. Ces chiffres, publiés par la Banque des Territoires, traduisent une ambition politique claire. Atteindre ces seuils suppose de créer des dizaines de milliers de postes supplémentaires dans le secteur, notamment dans le sanitaire et social non lucratif.
Pour les jeunes entrepreneurs, cette trajectoire ouvre des opportunités concrètes. La croissance programmée du secteur signifie davantage de structures à diriger, de projets à financer, de coopératives à créer ou reprendre. En revanche, les retours terrain divergent sur la capacité réelle des dispositifs d’accompagnement à absorber cette montée en charge.
Le financement, nerf de la guerre pour les jeunes porteurs de projet
Les collectivités injectent 6,7 milliards d’euros par an dans l’ESS. L’État y contribue via 105 programmes budgétaires. Les banques publiques (Bpifrance, Caisse des Dépôts) ajoutent plus de 2 milliards d’euros. Ce maillage financier existe, mais l’accès aux fonds reste opaque pour un primo-entrepreneur de 25 ans qui ne connaît pas les circuits institutionnels.
Les réseaux d’accompagnement comme France Active ou Réseau Entreprendre proposent des parcours structurés, avec mentorat et accès au crédit. La question est de savoir si ces réseaux parviennent à toucher les profils les plus éloignés des codes du mouvement associatif historique.
Le renouvellement générationnel de l’économie sociale et solidaire ne se fera pas uniquement par la création de nouvelles structures. Il passe aussi par la transmission de celles qui existent, par la simplification des parcours administratifs et par une politique salariale qui rende le secteur viable pour des jeunes en début de vie active. Les objectifs de la stratégie nationale sont posés. Reste à vérifier, d’ici 2030, si les moyens suivent.